Garry Winogrand, "Los Angeles, 1980-1983"

« LOS ANGELES 1980-1983 »

«Une femme dont le corps apparaît prisonnier du carcan invisible de la vie mais ou juste son esprit et sa tête ont encore la liberté d’aspirer à un ailleurs qui semble résider dans un hors champ.»

Garry Winogrand

Il s’agit d’une photographie de Garry Winogrand, (1928-1984), photographe américain connu pour ses nombreux portraits des rues américaines, des foules, des voitures et des paysages qu’il prend sur l’instant. Il dira d’ailleurs : « Parfois, c’est comme si le monde entier était une scène pour laquelle j’ai acheté un ticket ». Parmi ses nombreuses photographies, nous étudierons ici : « Los Angeles, 1980- 1983 ». Cette photographie est un tirage gélatino-argentique, situé au « Center for Creative Photography », à l’Université d’Arizona, aux Etats-Unis. Il s’agira de travailler sur le ou les points de vues et la question de l’énonciation.

L’essence de la photographie

Au premier plan à droite de l’image une femme semble être attirée par quelque chose sur la gauche. Elle est légèrement décalée du centre de l’image et en constitue le personnage central. La photographie donne l’impression qu’elle a été prise sur le vif, à la fois par les mouvements naturels de son corps, mais aussi par la banalité de la scène. Néanmoins, d’emblée plusieurs détails intriguent et confèrent à cette image banale une « aura » d’étrangeté: elle traverse pieds nue, une rue de Los Angeles.

Son regard est dirigé sur la gauche (hors champ) ce qui force à regarder sur ce même côté et crée une attente chez le spectateur. La femme est en mouvement par l’inclinaison de son corps, chaussures à la main et l’ondulation de ses cheveux retranscrivent bien cette sensation de déplacement.

Où se situe le spectateur ?

Le regard de la jeune femme qui s’oriente hors champ ne permet pas au spectateur d’être immédiatement immergé dans la scène mais donne l’impression de le nier. Aussi, le spectateur doit imaginer la scène comme s’il y avait eu une omission volontaire, on parle alors d’ellipse temporelle. La scène est alors en suspend comme le regard du spectateur qui ne sait pas où s’orienter. Pourtant, lorsque l’on identifie la photographie on s’aperçoit que le spectateur est au niveau du photographe, en contre plongée, presque à genoux. L’impression de l’instant pris sur le vif est causé par les mouvements de la femme qui semble être interpellée mais qui continue de marcher comme si elle s’apprêtait à sortir du champ et donc « rentrer » dans le spectateur (photographe) qui se trouverait juste devant elle, hors champ. La focalisation est externe. En effet selon François Jost, dans “ Focalisations cinématographiques : De la théorie à l’analyse textuelle ”, le spectateur (comme le photographe) ne connaissent pas les pensées du personnage et sont ignorants de la situation. Il y a une différence entre ce que le photographe montre et ce que le personnage voit, entre ce qui est raconté et vue.

Ensuite, par le regard de la femme, le spectateur ignore ce qu’il se passe au deuxième et troisième plan de la photographie. L’oeil du spectateur est alors double : il est à la fois le photographe, le passant qui se trouve face à la jeune femme et la personne externe à l’énonciation qui se demande ce qui se passe en dehors de l’image. Le spectateur est alors extérieur à cette scène et contemplatif, à la fois attiré par cette scène complexe sans intentionnalité et chargée de symboles, mais aussi acteur de l’image puisqu’il paraît être le passant qui s’apprête à traverser et sans qui la scène ne peut se dérouler.

Aussi et selon le magazine « Beaux Arts », dans le numéro de Novembre 2014, l’auteur dit qu’il : « n’accorde aucune importance au sujet de ses prises de vues. C’est un seigneur de l’ellipse. ». L’auteur ajoute: « Il n’y a pas de messages dans mes images, je n’ai rien à dire dans aucune de mes photos ». Toujours d’après le magazine, le photographe préfère : « rester aussi muet que l’appareil photo et s’en tenir au mystère des faits simples».

Une scène en suspension

Nous avons vu que l’image était composée de trois plans. Cependant le premier plan est net alors que les deux autres sont flous, ce qui donne une impression de ralenti et de vitesse lente (du mouvement de la chevelure jusqu’aux voitures).

L’objectif semble adopter un angle à taille humaine mais donne également l’impression d’une légère contre plongée par la suprématie de la jeune femme sur le reste des éléments de la photographie. En effet, les disproportions de son corps avec celui du panneau sur la droite (au premier plan), mais aussi la taille de la voiture, place le personnage d’une part au centre, mais donne une impression de hauteur, d’où la notion de contre plongée. Aussi, la ligne blanche dessinée au sol accentue cette notion donne l’impression que le photographe est à genoux, face à la femme. Ces différentes perspectives placent alors le spectateur dans un paysage complexe, qui le pousse à se questionner sur l’angle ou les angles de la photographie.

De plus, l’image s’étend au delà du paysage car la scène semble se dérouler hors champ, ce qui crée une continuité et un désir chez le spectateur de savoir ce qu’il se passe au dehors. Cette impression est renforcée par la voiture à gauche qui est à la limite du hors champ, le building (à gauche), le panneau de signalisation et les lignes de la photographie entre le marquage au sol et les directions que prennent les voitures. En effet, le spectateur est attiré par plusieurs lignes directives qui quadrillent la photo. D’un côté les lignes de perspectives verticales, créees par les immeubles, le personnage, le marquage au sol et les panneaux de signalisation et de l’autre, les lignes horizontales dessinées par les routes, les lignes du trottoir mais aussi par le mouvement de tête et le regard de la jeune femme qui scinde la photographie. Toutes ces directions suscitent chez le personnage de l’hésitation alors que tous les éléments autour lui indiquent la marche à suivre (ligne au sol, panneau de droite, etc.).

Aussi, alors que tous les éléments semblent aller de l’avant, seule sa tête est tournée vers la gauche. Tout ceci crée alors une scène en suspension, au ralenti et distancie le spectateur. Pourtant l’image ne permet pas de tirer de conclusions hâtives quant à une interprétation. L’image serait alors « vide » de sens, sans intentionnalité mais seulement la capture d’un moment de vie.

Une photographie sans intentionnalité ?

Garry Winogrand,
Garry Winogrand, « Los Angeles, 1980-1983 »

La question du noir et blanc est tout aussi intéressante. Pourquoi l’auteur utilise le noir et blanc alors que la couleur dans les années 1970 est déjà au point ? Pourquoi si l’auteur ne recherche aucune intentionnalité, créé t-il une distance avec la réalité comme un souvenir ou un passé ? La constitution plastique de l’image est également très géométrisée et « froide ». D’abord, par la juxtaposition des codes plastiques rigides: lignes horizontales au sol (lignes blanches) et verticales (immeubles), puis le choix d’un paysage fait de béton, d’acier (voiture) et enfin par le noir et blanc qui renforce encore le caractère urbain et éloigne tout élément de nature.

Ainsi cette image à première vue banale réussie une mise en tension d’éléments plastiques en opposant le noir et blanc et la rigidité, (la ville et ses codes) avec la souplesse, la fragilité et le mouvement produit par l’élément féminin. Cette mise en tension donne du sens à l’image et pourrait lui conférer une dimension symbolique, celle de la destinée de l’Homme. Une femme dont le corps apparaît prisonnier du carcan invisible de la vie mais ou juste son esprit et sa tête ont encore la liberté d’aspirer à un ailleurs qui semble résider dans un hors champ.

C’est sans nul doute la mise en tension de ces multiples constituants de l’image qui retient l’attention du spectateur.

François Jost, “ Focalisations cinématographiques : De la théorie à l’analyse textuelle ”, Fabula, n°4, 1984.

« Beaux Arts », magazine, n°365, Novembre 2014. « Garry Winogrand, un géant dans la foule ».

Pour tout savoir des prochaines expositions photos à Paris c’est par ici.

DeLouison.

Une réflexion sur “« LOS ANGELES 1980-1983 »

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